Quelques points de vue critiques du nucléaire civil

Qui sont les opposants au nucléaire ? Quels sont leurs objections les plus fréquentes ?

Voici un recueil de leurs positions et des arguments qu'ils développent. Pour ne pas alourdir la lecture de cette page, je n'ai volontairement pas ajouté mes propres remarques, consultables sur d'autres pages que je vous invite à lire.

J'ai commencé ce recueil d'arguments par Hubert Reeves (un opposant mesuré pratiquement nucléo-tolérant puisqu'il était auparavant un ardent défenseur de cette énergie), Bernard Laponche (un opposant plutôt pragmatique et honnête) et Claude Boyer (un opposant extrémiste qui va jusqu'à nier le problème de l'effet de serre, qui préconise le remplacement du nucléaire par le charbon et qui parle toujours des pires scénarios de catastrophe nucléaire comme étant les plus probables). 


Hubert Reeves

        Hubert Reeves est un célèbre astrophysicien. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment expliqué ce qu'il pense de l'énergie nucléaire dans Mal de Terre (un livre dont il existe un commentaire sur ce site sur un autre sujet). Je vous  livre ici les principaux arguments de sa réticence vis-à-vis de l'énergie nucléaire.

        " Effectivement, le nucléaire semble à première vue le moyen idéal pour résoudre à la fois le problème de l'énergie et celui du réchauffement. J'ai d'ailleurs été naguère un ardent défenseur de ce mode d'énergie. Pourtant je vais expliciter mes réticences et essayer de montrer qu'à mon avis c'est une mauvaise solution, dont il faudrait se passer le plus vite possible."

        " Je me suis peu à peu rendu compte que l'humanité se lançait dans une technologie que personne ne maîtrisait : ni le problème des déchets ni les conséquences d'un accident majeur. L'hypothèque que le nucléaire fait peser sur nos enfants et petits enfants me paraît le plus préoccupant. Entre la construction des centrales, leur démantèlement et la désactivation des déchets nucléaires, il peut se passer de nombreuses décennies, voire plusieurs siècles. Or aucun pays aujourd'hui ne peut être assuré d'une telle stabilité économique à l'échelle de siècles ou même de décennies. Les empires finissent toujours par s'effondrer."

        " Le nucléaire, c'est "après nous le déluge ! " Et l'idée que d'autres industries en font autant n'est guère une excuse acceptable. "

        En ce qui concerne les accidents, " je me suis souvent dit que le nucléaire n'est pas une technique pour des hommes, mais pour des anges. C'est-à-dire pour des êtres parfaits qui ne font (en principe) jamais d'erreurs. Les hommes sont comme ils sont, distraits et quelquefois brouillons."

        " Cependant sur le plan de la sécurité interne, la situation des réacteurs s'est en effet considérablement améliorée. Le taux d'accidents, même mineurs, a diminué d'un facteur 20 entre 1990 et 2000. De surcroît, de nouveaux types de réacteurs à très faibles risques (pas de risque de fusion) sont en préparation, en particulier au Japon. "

        Un autre aspect sur lequel Hubert Reeves insiste est la finitude des réserves d'uranium (une cinquantaine d'années), et particulièrement dans le cas d'un développement des réacteurs à neutrons lents, comme ceux que nous avons en France aujourd'hui. Il admet cependant une fuite en avant possible avec le développement de réacteurs à neutrons rapides (comme Superphénix) car ces réacteurs surgénérateurs pourraient en partie solutionner le problème des déchets (en éliminant une partie, mais au prix de manipulations longues et quelques rejets de radioactivité dans l'air ou l'eau) et surtout ces réacteurs utiliseraient l'uranium lourd (U238), ce qui multiplierait par un facteur 100 les réserves de combustibles nucléaires.  

        Pour conclure son chapitre sur "Quelles énergies pour demain ?", Hubert Reeves nous parle de ce qu'il faut faire dans l'immédiat. " En attendant la transition vers les énergies renouvelables, le nucléaire à neutrons lents est sans doute un moindre mal face à l'augmentation de l'effet de serre. Mais comme disent les Suédois, "il faut s'en débarrasser le plus vite possible". Notre premier impératif est de stopper la croissance de la température et donc d'éviter les scénarios catastrophes décrits dans le Prologue. "

        Et pour terminer sur une note assez pessimiste, Hubert Reeves écrit : "La relance des surgénérateurs, amenant à la construction de milliers de nouveaux réacteurs, ainsi que de lieux de dépôt des déchets (" pas dans ma cour"), risque de rencontrer une opposition très musclée qui fera reculer les ministres les plus décidés ("pas durant mon mandat électoral"). Le recours aux décisions par décret pourrait être politiquement encore plus catastrophique. Résultat vraisemblable de cette opposition du public : on fera traîner l'affaire jusqu'à l'épuisement des énergies fossiles."

 

Bernard LAPONCHE

        Bernard Laponche, polytechnicien, a commencé sa carrière au CEA avant de contester la politique énergétique française au sein de diverses structures. Voici ses objections recueillies à travers une interview de Bernard Lerouge (membre du CEA) publiée dans le numéro de novembre 2001 de la revue LA JAUNE ET LA ROUGE (revue mensuelle de la société amicale des anciens élèves de l'école polytechnique).

        La principale critique de Bernard Laponche va au fait qu'on a lancé 6 réacteurs par an à partir de 1974. 
"Six par an était complètement idiot. Il valait mieux sur le plan industriel et économique, en faire trois par an pendant vingt ans que six par an pendant dix ans. Je pense que, industriellement, ça a été une erreur liée à la mégalomanie d'un petit nombre de gens. Cela n'a pas reposé sur des calculs économiques, sur des prévisions."
"En 1974, les prévisions de consommation d'électricité présentée par EDF pour l'an 2000 étaient de 1000 milliards de kWh, alors qu'à l'époque on en était à 170." Ces prévisions "alarmistes" ont obligé à construire des réacteurs à fond la caisse. En l'an 2000, la consommation nationale a finalement été de 470 milliards de kWh. 
"Il y a eu de la part des promoteurs du nucléaire une offensive colossale tout à fait inadmissible. Les prévisions de consommation d'électricité sorties par EDF et le CEA dans les années 1975-1980 justifiaient pleinement notre attitude critique."

        Bernard Laponche pense en outre que les français ont été trompés avec l'argument massue en faveur du nucléaire qui était notre dépendance pétrolière. "Quand on examine la consommation de pétrole, on voit que le secteur où l'on est le plus vulnérable est celui des transports. Le programme massif qui a été réalisé est loin d'assurer notre indépendance énergétique. On a trompé les Français en leur faisant croire le contraire."

        En 1998 et 1999, Bernard Laponche a été choisi par Dominique Voynet comme conseiller technique au sein de son cabinet sur les questions énergétiques et tout particulièrement la sûreté nucléaire. Cette expérience fort intéressante a renforcé chez lui sa conviction que la complexité et le risque des industries qui ont été développées font largement pencher la balance du côté des inconvénients et justifient pleinement les oppositions qu'elles suscitent.

        Cependant Bernard Laponche porte une critique sur l'énergie nucléaire telle qu'elle est utilisée actuellement et non dans l'absolu. "L'énergie nucléaire existe et si l'homme arrive à la domestiquer, pour employer un terme traditionnel, je n'ai rien contre." Il reconnaît en outre que la relative abondance de l'uranium, sa répartition et sa facilité de stockage sont un avantage en faveur du nucléaire. "C'est un facteur de sécurité énergétique." 
Autre avantage, le nucléaire émet peu de CO2, mais ceci doit être mis en balance avec les risques et les problèmes environnementaux qu'il pose spécifiquement, en particulier en cas d'accident majeur comme celui de Tchernobyl. Pour lui, "c'est un accident comparable à un très grave tremblement de terre, mais à la différence près que ce dernier ne dépend pas des décisions humaines. Je récuse formellement ceux qui prétendent que les conséquences de Tchernobyl sont relativement mineurs : elles s'étendent dans l'espace, en particulier dans les territoires contaminés d'Ukraine et surtout de la Biélorussie dont on parle peu, et dans le temps, pour les centaines de milliers de liquidateurs qui ont été irradiés, comme pour les populations vivant dans des zones touchées par le nuage radioactif."

        Enfin la dernière critique de Bernard Laponche porte sur le retraitement des combustibles irradiés. "La technique du retraitement a été mis au point à des fins militaires : produire du plutonium pour l'arme nucléaire. Par la suite, la production de plutonium s'est poursuivie et amplifiée à des fins industrielles pour alimenter la filière des surgénérateurs à combustible au plutonium." La décision d'arrêt de l'exploitation de Super Phénix en France en 1998 a consacré l'échec de cette filière. "La stratégie des surgénérateurs a été un échec économique mais elle présentait une certaine logique, au moins sur le papier."
"La sous-stratégie consistant à utiliser le plutonium extrait des combustibles irradiés pour le mélanger à l'uranium sous la forme de combustible MOX pour les centrales actuelles à eau ordinaire ne présente ni logique ni intérêt économique ni intérêt environnemental." D'un point de vue financier, "la solution retraitement + MOX représente un surcoût du kWh de 1% par rapport à la solution sans retraitement." Du point de vue des déchets, la filière MOX n'est pas très avantageuse notamment parce que "leur temps de refroidissement est de 150 ans contre 50 ans pour les combustibles UO2 classiques."
"Du point de vue de la décision politique, il vaut mieux annoncer et fixer l'arrêt du retraitement et du MOX et préparer sérieusement la reconversion plutôt que de continuer à leurrer les travailleurs de la Cogéma par des promesses d'avenir de moins en moins crédibles."  


Claude BOYER

        Claude Boyer est un opposant acharné de l'énergie nucléaire sous toutes ses formes. Nous avons échangé de nombreux courriers électroniques, parfois musclés. Je publie quelques points qu'il défend particulièrement. Pour en savoir plus sur ces idées et objections, consultez le site du comité stop Nogent sur Seine dont il fait partie.
http://www.dissident-media.org/stop_nogent/

        L'effet de serre lié à l'augmentation de la concentration atmosphérique du CO2 est une vaste imposture.
"Un examen attentif des courbes "CO2-températures de l'atmosphère" sur quelques centaines de milliers d'années passées montre de grosses différences. Sur des périodes de plusieurs siècles et plus, on observe une montée de température alors que le CO2 baisse, ainsi que son inverse. Continuer à affirmer, après examen de ces courbes, qu'il y a relation entre CO2 et températures atmosphériques relève de la méthode Coué."

        Les scénarios et les modèles climatiques développés par le GIEC sont faux.
"Les "prédictions" d'une évolution future des températures en fonction du CO2 sont faites par des modèles particulièrement complexes dont on refuse de nous donner l'explication du fonctionnement au motif de son extrême complexité que l'on ne pourrait comprendre (dixit Le Treut, le grand maître français du GIEC). Dans la réalité, il est possible, une fois les modèles paramétrés, d'effacer les données de températures depuis 1900 par exemple et de demander au "modèle" de recalculer les températures depuis un siècle. En théorie, l'ordinateur devrait reproduire la même courbe que celle qui a été effacée ; mais dans la pratique, la machine recalculait une température virtuelle actuelle jusqu'à 4 °C supérieure à la température réelle."

        "Pourquoi terroriser les population avec une fausse catastrophe virtuelle indémontrable ; couler la recherche sur les causes plus réelles de variations climatiques (variation de l'orbite terrestre et de la déclinaison, de l'activité solaire, des rayons cosmiques...).Est-ce pour détourner l'attention d'autres catastrophes plus "réelles", nous vendre des fausses solutions énergétiques comme le nucléaire, faire chier les arabes qui possèdent 2/3 du pétrole... ?"

        Seul, le charbon peut permettre une sortie rapide du nucléaire.
"Outre les problèmes de risques élevés de catastrophes et des déchets, l'uranium ne représente que 3% des capacités énergétiques ; les énergies renouvelables sont diffuses et non stockables ou avec des pertes de rendement considérables ; la réduction des consommations nécessitera des décennies pour être mises en oeuvre. Seul, le charbon (70% des réserves) peut permettre une sortie rapide du nucléaire."

        Super Phénix a été un échec technologique, "les Verts du gouvernement de Jospin n'ont été qu'une excuse pour éviter l'aveu de l'échec."
Le principe théorique de ce réacteur est simple, on entasse sur du plutonium une coiffe d’Uranium 238. Le plutonium irradie l’uranium qui se trouve à la périphérie et celui-ci se transforme à son tour en plutonium alimentant ainsi la réaction. Le réacteur finit par fondre de l’intérieur en libérant de l’énergie. Il ne reste à la fin qu’une petite quantité de plutonium qu’on couvre à nouveau d’Uranium 238.
"En réalité, tant par le calcul des sections efficaces que le retour d'expérience de Rapsodie et Phénix, les réacteurs à neutrons rapides consomment plus de plutonium qu'ils n'en fabriquent ; une partie du plutonium 239 fissile se transformant par capture de neutrons en Pu240, Pu241... qui ne sont pas ou peu fissiles. Au départ, il était question de construire 20 Super Phénix, mais les résultats déplorables de Phénix ont limité la commande à 2 réacteurs ; un seul a été mis en chantier bien que l'on savait déjà qu'il ne serait pas surgénérateur. Le rêve de multiplier par 60 ou plus les capacités énergétiques de l'uranium était déjà effondré. Super Phénix était le premier réacteur d'une série de 20 ; quand les premiers aléas sont survenus, il est devenu officiellement un réacteur de présérie, puis quelques aléas plus tard un prototype et enfin après déchargement de la couverture d'uranium, un laboratoire. Simple procédé de communication."

        Concernant les transports, il n'y a pas de salut dans l'électricité, seul le charbon nous aidera.
"Produire de l'électricité pour faire rouler des bagnoles, que ce soit avec du nucléaire ou des renouvelables est une aberration : les rendements sont déplorables. Le dernier à la mode, la pile à hydrogène par exemple : il faut 5 kWh (net) pour produire 1 m3 d'hydrogène. Avec 1 m3 d'hydrogène on produit 1,8 kWh, non compris la compression ou la liquéfaction et le transport. Pour faire rouler un petit pays comme la France à l'hydrogène (équivalence de 80 Mtep), il faudrait construire 165 réacteurs de 1000 MW en plus ou 1.200.000 grosses éoliennes de 1000 kW"

 

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Dernière mise à jour : 29 janvier 2006
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